p a r i s_______l i g n e s

LA VILLE

 

LA VILLE

 

 

 

FILATURE

 

"Il a dit :

je prends l'homme au chien en filature. Comme dans les films, je frôle les murs, attends au coin des rues, m'abrite sous une porte cochère.

L'homme au chien prend le métro. Je monte dans le même wagon, me tiens à distance sans le perdre des yeux.

Il change à Duroc (les couloirs sont bondés, je me cache facilement), emprunte la ligne 13 direction Châtillon et descend Porte-de-Vanves. Il traverse le boulevard Lefebvre, passe sous la voie ferrée (difficile de rester inaperçu), prend la rue Baudry sur la droite puis la rue Castagnary. Drôle de quartier entre banlieue et province. Immeubles modernes et petites maisons pauvres. Au loin un phare. Comme au bord de la mer."

Anne Luthaud, blanc

 

 

 

 

 

UNE VILLE DE PIERRE

« ça devait être une ville aux voies larges, très vide et silencieuse. Une ville frappée d’un malheur. Quelque chose comme une défaite. Désertée. Une ville pour les hommes de trente ans qui n’ont plus de cœur à rien. Une ville de pierre à parcourir la nuit sans croire à l’aube. »

Aragon, Aurélien

 

SAISIR LES TRANSFORMATIONS DE LA VILLE

"Du reste ce quartier, qui avait plutôt l'air suranné qu'antique, tendait dès lors à se transformer. Dès cette époque, qui voulait le voir devait se hâter. Chaque jour quelque détail de cet ensemble s'en allait. Aujourd'hui, et depuis vingt ans, l'embacardère du Chemin de fer d'Orléans est là à côté du vieux faubourg, et le travaille. Partout où l'on place, sur la lisère d'une capitale, l'embarcadère d'un chemin de fer, c'est la mort d'un faubourg et la naissance d'une ville. Il semble qu'autour de ces grands centres du mouvement des peuples, au roulement des ces puissantes machines, au souffle de ces monstrueux chevaux de la civilisation qui mangent du charbon et vomissent du feu, la terre pleine de germes tremble et s'ouvre pour engloutir les anciennes demeures des hommes  et laisser sortir les nouvelles.

 

Les vieilles maisons croulent, les maisons neuves montent.

 

Depuis que la gare du railway d'Orléans a envahi les terrains de la Salpétrière, les antiques rues étroites qui avoisinent les fossés St Victor et le Jardin des Plantes s'ébranlent, violemment traversées trois ou quatre fois chaque jour par ces courants de diligences, de fiacres et d'omnibus qui, dans un temps donné, refoulent les maisons à droite et à gauche ; car il y a des choses bizarres à énoncer qui sont rigoureusement exactes, et de même qu'il est vrai de dire que dans les grandes villes le soleil fait végéter et croître les façades des maisons au midi, il est certain que le passage fréquent des voitures élargit les rues. Les Symptômes d'une vie nouvelle sont évidents. Dans ce vieux quartier provincial, aux recoins les plus sauvages, le pavé se montre, les trottoirs commencent à ramper et à s'allonger, même là où il n'y a pas encore de passants. Un matin, matin mémorable, en juillet 1845, on y vit tout à coup fumer les marmites noires du bitume ; ce jour-là on put dire que la civilisation  était arrivée rue de l'Ourcine et que Paris était entré dans le Faubourg St Marceau."

 

Victor Hugo, Les Misérables, La Masure Gorbeau

 

 

 

 

PARIS CHANGE

"Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville

Change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel);"

(...)

"Paris change ! mais rien dans ma mélancolie

N'a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,

Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,

Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs."

 

Baudelaire, extrait du poème Le Cygne, Les Fleurs du mal

 

 

 

 

 

JE SORTAIS DANS LES RUES DE LA VILLE

" ... et quelle intensité prenait cet instinct de défense dès qu’après l’heure du cours péniblement supportée je sortais dans les rues de la ville, dans ce Berlin de l’époque, qui tout surpris de sa propre croissance, débordant d’une virilité trop vite affirmée, faisait jaillir son électricité de toutes les pierres et de toutes les rues, et imposait irrésistiblement à chacun un rythme de fiévreuse pulsation qui, avec sa sauvage ardeur, ressemblait extrêmement à l’ivresse de ma propre virilité, dont je venais précisément de prendre conscience. Elle et moi, sortis brusquement d’un mode de vie petit-bourgeois, protestant, ordonné et borné, tous deux livrés prématurément à un tumulte tout nouveau de puissance et de possibilités, tous deux, la ville et le jeune garçon que j’étais, partant à l’aventure, nous vrombissions avec autant d’agitation et d’impatience qu’une dynamo. Jamais je n’ai aussi bien compris et aimé Berlin qu’à cette époque, car exactement comme dans ce chaud et ruisselant rayon de miel humain, chaque cellule de mon être aspirait à un élargissement soudain. - Où l’impatience d’une vigoureuse jeunesse aurait-elle pu se déployer aussi bien que dans le sein palpitant et brûlant de cette femme géante, dans cette cité impatiente et débordante de force ? Tout d’un coup elle s’empara de moi, je m’y plongeai, je descendis jusqu’au fond de ses veines ; ma curiosité chaleur - depuis le matin jusqu’à la nuit, je vagabondais dans les rues, j’allais jusqu’aux lacs, j’explorais tout ce qu’il y avait là de caché : vraiment l’ardeur avec laquelle, au lieu de m’occuper de mes études, je m’abandonnais aux aventures de cette existence toujours en quête de sensations nouvelles, était celle d’un possédé."

 

Stefan Zweig, La Confusion des sentiments

 

 

 

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« Je n’avais pas de rendez-vous avant une heure avancée de l’après-midi. (…) J’étais souverainement libre de faire ce que je voulais. Je pouvais à ma fantaisie flâner ou lire le journal, m’asseoir dans un café, manger, visiter un musée, regarder les vitrines ou bouquiner sur les quais ; (…) libre comme je l’étais, tout cela m’était permis et mille autres choses encore. Par bonheur, un sage instinct me poussa à ce qu’il y avait de plus raisonnable : c'est-à-dire à ne rien faire. Je ne traçai pas de plan, je me donnais carte blanche, j’écartai de moi toute idée de but, tout désir et me laissai glisser sur la roue de la fortune, emporter par le courant de la rue, qui est indolent quand il suit la rive brillante des boutiques, et impétueux quand il franchit la chaussée. Finalement la vague me poussa sur les grands boulevards et, exténué de fatigue, j’abordai à la terrasse d’un café situé à l’angle du boulevard Montmartre et de la rue Drouot.

 

Nonchalamment assis dans un confortable fauteuil de paille, je me disais en allumant un cigare : nous voici de nouveau face à face, Paris ! voilà bientôt deux ans que nous ne nous sommes pas vus, mon vieil ami, regardons nous bien dans les yeux. Allons, en avant, Paris, montre-moi ce que tu as appris depuis ce temps, va, projette devant moi ton incomparable film sonore : les boulevards, ce chef d’œuvre de lumière, de couleur et de mouvement avec ses innombrables figurants bénévoles ! Fais retentir à mon oreille l’inimitable musique de ta rue, vibrante, mugissante. N’épargne rien, vas-y de tout cœur, montre ce que tu peux, montre ce que tu es, fais jouer à ton grand orgue de Barbarie ta musique de rue atonale et panatonale. Fais rouler tes autos, brailler tes camelots, mugir tes klaxons, courir tes passants, étinceler tes boutiques ; me voici mieux disposé que jamais, désœuvré, avide de te regarder, de t’écouter jusqu’à ce que ma vue se trouble et que mon cœurs défaille. Allons, en avant, toujours plus vite, toujours plus fort ; d’autres cris, d’autres appels, de nouveaux hurlements, de nouveaux sons éclatants, cela ne me fatigue pas, tous mes sens sont tendus vers toi ; petit moucheron venu de l’étranger, je m’apprête à me gorger du sans de ton corps gigantesque. Allons en avant, livre-toi à moi comme je suis prêt à me livrer à toi, ville insaisissable aux enchantements toujours nouveaux.

 

 

Je me rendais déjà compte à un certain picotement nerveux que j’étais dans mon jour de curiosité, comme il m’arrive souvent après un voyage ou une nuit blanche. Ces jours-là, je me sens double, multiple, les limites de mon être ne me suffisent plus, quelque chose en moi m’incite, me force à me glisser hors de ma peau comme une chrysalide hors de son cocon. Chaque pore se dilate, chaque nerf devient un petit harpon brûlant, mon œil et mon oreille acquièrent une sensibilité extraordinaire, une lucidité presque anormale aiguise ma rétine et mon tympan. Ces jours-là, un courant électrique me relie à toutes les choses de la terre, et une curiosité presque maladive oblige mon âme à s’unir aux êtres qui me sont étrangers. Tout ce qui tombe sous mon regard prend un aspect mystérieux. Je ne me lasserai pas de regarder un simple paveur (…). Je resterais des heures entières devant une maison inconnue, cependant que mon imagination me représenterait l’histoire de ses habitants ou de ceux qui pourraient y demeurer ; j’observerais, je suivrais un passant durant des heures, subissant inconsciemment l’attraction magnétique de la curiosité, et cela tout en me rendant compte combien mes gestes paraîtraient absurdes et insensés à un observateur éventuel. Et pourtant, cette imagination et ce jeu ont pour moi plus d’attraits qu’une pièce de théâtre bien ordonnée ou que la trame d’un roman. Il est possible que cette surexcitation et cette clairvoyance nerveuse ne soient que la conséquence naturelle d’un brusque changement de lieu et d’une variation de la pression atmosphérique qui modifierait inéluctablement la composition chimique du sang ; je n’ai jamais essayé de m’expliquer cette nervosité mystérieuse. Mais, lorsque je l’éprouve, ma vie quotidienne ne m’apparaît que comme une morne somnolence et mes jours ordinaires me semblent vides et fades. Il n’y a qu’à ces moments-là que je me sente vraiment vivre et que je me rende bien compte de la fantastique diversité de la vie. »

 

Stefan Zweig, Révélation inattendue d’un métier

 

 

 

 

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26/08/2010
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